Qui est #ChômeuseProfiteuse?

Je me suis entêtée à devenir journaliste malgré la « crise » de l’emploi du secteur qui sévissait déjà en 1991 (mon graduat en communication a d’ailleurs été ouvert en 1988 alors que la crise régnait déjà). J’ai décroché ma première pige, après un an de stage d’attente sans allocation, à « C4, le mensuel qui vous pend au nez » d’abord comme chômeuse/pigiste, puis chômeuse / travailleuse ALE, puis salariée (en emploi aidé par la Région wallonne et géré par le Forem, ancêtre de l’APE). J’y ai travaillé de 1992 à 1997.

Le hasard et (un peu) ma vision acerbe d’un paradoxal système qu’est le chômage, ce Brazil à la belge, m’a conduit à devenir la spécialiste du chômage. J’étais probablement la journaliste professionnelle la plus au fait du quotidien ubuesque du chômeur que le journalisme belge ait jamais produit (à l’insu de son plein gré).

T’es journaliste ou t’es chômeuse ?

Les deux souvent. C’est compliqué quand statutairement, on est plus souvent chômeuse que journaliste mais on l’est surtout en même temps ou alternativement … En cela, je reste un OVNI dans la profession. Mes confrères et consoeurs ne voyaient pas en moi le « prototype standard » du journaliste fraîchement forcapture-decran-2017-02-11-a-14-28-26maté par l’école de journalisme. Je n’avais pourtant pas démérité au graduat en communication. J’avais même reçu une grande distinction pour mon mémoire de fin d’études sur le secret des sources journalistiques, par un jury externe qui comptait René Haquin (journaliste d’investigation belge célèbre du quotidien Le Soir).

Ca n’a aucune influence sur la « carrière » que l’on mène, comme vous vous en doutez, qui on connaît (ou son patronyme) ou sa servilité obséquieuse à l’égard de ses chefs (à laquelle j’ai toujours été réfractaire) compte plus que la qualité du travail qu’on produit intrinsèquement. Je suis très fière aussi d’avoir été publiée dans le Monde Diplomatique, cerise sur le gâteau, c’est aussi mon article le mieux rémunéré, en plus du « glamour » intellectuel attaché à la publication, mais ça n’a rien changé au quotidien. J’ai continué d’être payée au lance-pierre et déconsidérée par la plupart des exploiteurs de la presse belge.

Beaucoup verront d’abord en moi la militante des droits des chômeurs avant la journaliste, mais l’un ne va pas sans l’autre, car une bonne part de ce qui a fait de moi une journaliste si engagée, c’est d’avoir découvert, exactions après exactions de l’ONEM, un état de déni des droits sociaux qui me donnait à penser que je vivais dans un état totalitaire et pas en démocratie.

Evidemment je croyais en l’Etat de droit, mais je constatais sur le terrain tous les jours que la sécurité sociale, détricotée au fil du temps, était devenue une passoire avec des trous béants, que les partis étaient tous responsables et que, pire, le syndicats étaient même complices. Mais surtout, c’était les violations du droit au chômage, cette présomption de culpabilité dans le chef de l’ONEM qui me choquait le plus. Les inspecteurs étaient des fouille-merde qui ne reculaient devant rien pour coincer du chômeur, même voire surtout abusivement (comme le chômeur qui aide la vieille voisine et répare sa sonnette défectueuse ou le chômeur qui répare le toit de sa propre maison).

Nous, chômeurs, vivions une injustice inacceptable et je voulais changer le regard des gens sur le chômage par l’information, par la démonstration que les clichés étaient des préjugés et qu’ils étaient faux et profondément dégueulasses.

Et là, je l’avoue, je suis partie en croisade contre l’ONEM. J’ai concentré mon énergie à dénoncer mois après mois toutes les exactions avec un sujet-phare: les perquisitions illégales au domicile des chômeurs. Les témoignages étaient accablants, les chômeurs traumatisés, se sentaient violés dans leur intimité quand un inspecteur fouillait le linge sale et vérifiait s’il n’y avait pas de vêtements qui suggéraient une cohabitation non déclarée, ou comptait les brosses à dents (c’est vrai ça, à partir de combien de brosses à dents on cohabite en secret ?). Je suis sortie de mon rôle de journaliste en nouant également des liens militants avec le député Ecolo Thierry Detienne qui posait énormément de questions parlementaires sur le chômage. Dans l’opposition, le député pouvait juste poser des questions emmerdantes, obtenir réponse n’était pas garanti sur facture, le pouvoir a ce don de cultiver l’opacité. J’alimentais les questions qu’il posait comme il m’alimentait en cas vécus par des chômeurs à l’occasion.

Un groupe d’action vit le jour à Liège, « Chômeur, pas chien! » composé d’une troupe de théâtre-action, de chômeurs, de militants anar, d’un avocat des droits de l’Homme. Tout le monde se connaissait, je finis par les rejoindre.

Extrait du débat de l’Ecran Témoin, RTBF, en mars 1999, consacré au chômage où je participe au nom du collectif « Chômeur, pas chien! » (source: Sonuma).

A l’époque, j’avais la conviction que dénoncer les mauvaises lois ferait changer ces lois et que dénoncer des pratiques illégales des fonctionnaires des services publics aussi y mettrait bon ordre. C’est comme ça que devrait fonctionner une démocratie où les lois sont faites pour être appliquées, de bonne foi, et respectées : si d’aventure quelqu’un ne respecte pas la loi, on le condamne et on rend le droit bafoué à la victime, mais c’était sans compter que l’Etat lui-même soit le premier et plus grand voyou du pays.

Défendre les droits humains fondamentaux des chômeurs (c’est dans notre Constitution après tout) ne m’apparaît pas comme incompatible avec un travail journalistique sérieux et rigoureux et surtout honnête. A partir du moment où le pouvoir ment et qu’on peut le démontrer, pourquoi s’en priver, franchement?

Journaliste sans carte de presse

A mes débuts, je n’avais ni carte de presse, ni droit d’accès aux conférences de presse où seuls les professionnels sont invités. C’était surtout handicapant pour suivre la politique fédérale de l’emploi, juste avoir l’info, aller aux conférences de presse pour prendre le dossier de presse complet que j’allais ensuite critiquer vertement, bien entendu. Je n’ai jamais fait un seul copier-coller sinon pour dire du mal d’une version officielle de l’info et assister avec les « vrais journalistes » à ces exercices de communication du pouvoir était mortel d’ennui mais nécessaire.

Prendre le contre-pied de l’information officielle était la base de la ligne rédactionnelle que je suivais. (Rappelez-vous qu’au début de ma carrière, on entamait la digitalisation dans mon secteur, les rotatives existaient toujours, le téléphone fixe, les cabines téléphoniques, l’internet balbutiait et était trop cher à avoir à domicile, j’allais à l’internet café consulter mes emails, et les réseaux sociaux n’existaient pas – si si !).

Après moult débats avec l’AGJPB (association des journalistes professionnels belges), nous n’entrions pas dans les critères étant mensuel et associatif, nous ne pouvions pas prétendre à la carte de presse des « vrais » journalistes (de quotidien et hebdo) pour les deux salariés à temps plein de la rédaction, je finis quand même par l’obtenir, et avoir ainsi accès aux conférences de presse du pouvoir .

Pendant près de dix années, j’ai cumulé de nombreuses piges (pas toujours rémunérées) et quelques contrats salariés essentiellement pour des médias belges :

  • Alter Echos (agence de presse sociale),
  • Alternatives Libertaires †,
  • Avancées †,
  • Le Soir Emploi † (ancêtre de Références),
  • La Wallonie (comme stagiaire journaliste et sur la fin avant le Matin) †,
  • Le Matin †,
  • Le journal du Mardi / Le journal du Samedi †,
  • Le Jounal du Collectif Solidarité contre l’Exclusion,
  • Le Monde Diplomatique (Juin 1999 « Haro sur les chômeurs),
  • paperJam (magazine business au G-D Luxembourg),
  • Politique: la revue de débats
  • RTBF radio (rédaction de Liège dont le « Journal de la solidarité avec le Kosovo »/ billet emploi droits des jeunes hebdo, Radio 21),
  • Traverses †.

Après tant d’années de galère et la publication de mon article dans le Diplo, ma décision était prise de jeter le gant. Je m’étais acharnée longtemps, mais j’en avais assez. C’est pas une vie financièrement tenable, la précarité, ça use et puis toute la presse belge connaissait de grands bouleversements, les médias progressistes ou prétendument tels se cassaient la figure, ou ne payaient pas.

Changer de métier pour être moins précaire

J’ai continué de militer quand j’étais au chômage et pigiste jusqu’en 2001, après quoi je me suis concentrée sur le fait de retrouver du boulot avant tout. J’ai quitté Liège pour Bruxelles pour un nouveau job de chargée de communication pour la Ligue des droits de l’Homme en 2000.

J’ai ensuite travaillé comme responsable de la communication, attachée de presse, responsable web pour divers groupes d’intérêts, ONG européennes, (j’ai la chance d’être bilingue en anglais), même comme secrétaire bilingue (en falsifiant mon CV de journaliste que les agences d’intérim rejetaient), ou encore pour le syndicat belge FGTB, pour finir, malgré tout, chômeuse de longue durée aujourd’hui. (En fait travailler n’interrompt pas le boulier compteur des mois de chômage de l’ONEM, sauf à retravailler au moins 1 an, ou 1 an et demi selon l’âge, de manière ininterrompue, c’est un bon moyen de laisser moisir les chômeurs au plus bas des allocations, le forfait, le travail n’est jamais récompensé : ni par un bon salaire, ni par un chômage moins appauvrissant).

J’ai donc connu une grande précarité, installée dans le temporaire qui dure, les fins de mois difficiles, l’insécurité d’existence devenue la norme, l’incapacité de faire des projets à long terme, la flexibilité à outrance, les horaires asociaux, des patrons manipulateurs, fraudeurs, voleurs, harceleurs, une vie en dehors de la norme des sixties où on changeait de boulot du jour au lendemain (ce que me rappelaient mes parents en me demandant « est-ce que tu cherches bien ? » pendant mon stage d’attente sans alloc).

Avec le recul, je sais que ceci n’est donc pas une crise mais un système bien huilé qui produit des laissés-pour-compte et de la pauvreté de manière industrielle. Il faut cesser de culpabiliser les chômeurs, cesser de les affamer pour les obliger à « s’ubériser ».

J’étais « ubérisée » avant l’app. Ca porte un nom: la fraude sociale, la débrouille, l’économie parallèle, l’économie informelle, souterraine… J’ai été une bonne esclave, j’ai cru que le système finirait par fonctionner si je me dévouais à 2000%, si je bossais sans être payée en suffisance, si je prenais tout ce qui venait puis tentais que ça rentre dans les cases officielles, au chausse-pied s’il le fallait.

Blogueuse, c’est synonyme de chômeuse non ?

Alors ce blog ne sera pas juste un outil de dénonciation ou un mur des lamentations (ça ne m’intéresse pas, d’ailleurs mes états d’âmes, je préfère les garder pour moi, c’est privé) ni un doublon d’actuchomage.info mais plutôt une occasion de mettre en perspective ma vie au chômage, ma vie au boulot, et la qualité de vie que j’ai dans les deux cas voire la différence de perception qu’a la société de la même personne, selon qu’elle gagne 2000 euros nets par mois ou 950 (environ).

Car ça change tout bien évidemment. Si le chômage n’était pas un déclassement social, ça ne servirait à rien, or dans une société de classes, il faut que la « basse classe » trinque sinon pourquoi avoir des classes, pourquoi gagner plus si c’est pour être aussi malheureux que ceux qui gagnent moins?

Je fais partie d’une génération que les discours officiels ont arnaqué de cette promesse d’un avenir, rutilant comme une Volkswagen haut de gamme et très polluante au diesel ; de cette novlangue est issue la révolte, car quand on te répète à l’envi : « fais des études, tu auras un bon boulot, un bon salaire » et qu’on t’offre ça en retour et qu’en prime on te traite de ratée et de fainéante, et qu’on fait de toi une paria sociale, exclue de tout, alors que tu as du temps à revendre, tu ne peux plus t’offrir aucun loisir, juste pour bien te faire morfler, que t’intègres bien que t’es une grosse merde, une indésirable qu’on va punir d’oser encore exister, aux crochets des autres, soi-disant, alors une ire insondable t’envahit pour ne plus jamais te quitter!

La sécurité sociale est un droit conquis, pas un privilège ! Je n’ai pas pris tous ces boulots de merde pour m’entendre traiter de profiteuse et de feignasse quand j’ai été exploitée toute ma vie !

La colère est donc mon moteur depuis bientôt trois décennies, j’ai 50 ans en décembre 2017. C’est ce qui me motive à continuer d’écrire (c’est un vrai travail !) sur la question sociale et le chômage en particulier, parce que les discours d’aujourd’hui sont les mêmes qu’à mon époque, en 92, quand j’étais jeune admise sur base des études et vivant, déjà, sous le seuil de pauvreté en allocation dite « d’attente » qui portait d’ailleurs très bien son nom …

On essaye de faire le même coup à chaque génération de jeunes diplômés, à la différence près que la dernière déguste plus car les restrictions instaurées aux conditions d’accès au chômage sur base des études excluent beaucoup de jeunes désormais qui vont rester hors tout, voire aller éventuellement au CPAS, et sentiront l’appel à la survie et la surexploitation de l’économie informelle.

En fait ce que le gouvernement prétend être une lutte contre la fraude est au contraire un incitant à la fraude: plus on accule de gens à la misère et au désespoir, plus ils prendront le maquis et finiront hors-la-loi. Est-ce vraiment dans notre intérêt à tous ou cela prédispose-t-il de la guérilla urbaine qui s’ensuivra inéluctablement?

C’est la première préoccupation et inquiétude de la population aujourd’hui: vais-je garder mon boulot? Vais-je trouver un boulot? Vais-je retrouver du boulot ? Et, last but not least, est-ce que je vais arriver à nouer les deux bouts ce mois-ci (avec ou sans boulot)?  Et c’est la moins traitée de toutes les informations dans les médias. Or nous courons à notre perte, celle d’une démocratie humaniste fondée sur les valeurs des droits de l’Homme issues de la Résistance après les horreurs nazies si nous ne comprenons pas les enjeux, et vers quel modèle sociétal les pouvoirs en place nous font évoluer.

Il n’y a pas de perte de valeurs, il  y a une idéologie gagnante, avec d’autres valeurs, aux antipodes de celles qui prévalaient après la seconde guerre mondiale: désormais c’est : « écrase ton prochain, fais-lui les poches, exploites-le, enrichis-toi à tout prix et fais le passer pour le mauvais dans l’histoire« !

C’est le monde à l’envers : les victimes sont persécutées et leurs bourreaux encensés!

J’écris, aussi, pour susciter la révolte.

« Until they become conscious they will never rebel, and until after they have rebelled they cannot become conscious. » George Orwell, « 1984 », 1948.

Corine Barella

Liège, février 2017

Musique conseillée:

NB: En tant qu’activiste, j’ai été membre :

  • du collectif « chômeur, pas chien! » qui a conduit à une commission parlementaire sur les perquisitions illégales de l’ONEM au domicile des chômeurs, notre action très médiatisée a inspiré un documentaire éponyme d’André Dartevelle.
  • du collectif des « marches européennes contre la précarité et les exclusions » dénonçant le traité de Maastricht.

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